Les colonies et les sardines...
Accord de pêche Maroc-Espagne
Les 25 pays de l'UE viennent de répartir le vendredi 7 avril 2006 les licences de pêche dans les eaux marocaines. Les revendications et les pressions du lobby espagnol ont fini par apporter leurs fruits et les responsables espagnols sont très satisfaits de la part octroyée aux pêcheurs espagnols.
Clé de répartition privilégie très largement l'Espagne
Comme dans l'accord précédent, l'Espagne obtient la part du lion en s'emparant de 95 licences de pêche sur un total de 119 autorisations accordées aux chalutiers européens, soit 80%. Le solde est partagé entre la France, 10 licences, et le Portugal 14.
Après 7 ans de pressions sur le Maroc, qui ont souvent tourné en crises entre les deux pays, la redoutable flotte de pêche espagnole et la plus importante de l'Europe, est de retour. L'heure a sonné pour ressources halieutiques marocaines.
Le 1er juin 2006, date d'entrée en vigueur de l'accord de pêche prévu pour une durée de 4 ans reconductible, 119 navires de l'Union européenne iront racler les fonds marins marocains.
Selon le type de pêche, les 119 navires sont répartis comme suit :
- 20 bateaux de pêche pélagique,
- 20 palangriers de fond de moins de 40 tonnes
- 20 bateaux pour la pêche dans le sud
- 7 palangriers de fond,
- 11 chalutiers
- 17 bateaux de pêche à la ligne
Même la Lituanie et la Lettonie ont leur part du gâteau
L'accord porte également sur un quota global de 60.000 tonnes pour 18 navires pour la pêche pélagique industrielle dont:
- 50.000 t à répartir entre l'Allemagne, la Lituanie, la Lettonie et les Pays-Bas;
- 6.000 t à partager entre l'Irlande, la Pologne et le Royaume-Uni
- 4.000 t à partager entre l'Espagne (1333 t), la France et le Portugal.
En contrepartie, l'UE versera au Maroc compensation financière ridicule de l'ordre de 36 millions d'euros par an!.
Pour bien comprendre les crises et les tensions répétitives entre le Maroc et l'Espagne, il faudrait analyser le rôle de la filière de pêche dans l'économie espagnole.
- La plus importante d'Europe
Sur le plan économique, la part de la pêche dans l'économie espagnole est estimée à 1.5% du PIB. En 2005 le PIB avait atteint le seuil des 1.000 milliards d'euros, la contribution directe de la pêche est de l'ordre de 15 milliards d'euros (soit 50% du PIB du Maroc) sans oublier les effets indirects sur l'économie.
La performance de ce secteur est rendue possible grâce à une flotte de pêche moderne et bien structurée. Composé d'une armada de 18 000 navires (16233 en 2003) d'une capacité totale de plus de 530 000 tonnes, qui sillonnent les mers et les océans avec ses 80 000 marins pêcheurs et d'un réseau de commercialisation et de transformation occupant plus de 40 000 personnes, la flotte espagnole est non seulement la plus importante d'Europe mais aussi la plus diversifiée du monde.
- La plus forte consommation
Il y a un dénominateur commun entre le Maroc et l'Espagne : Les espagnols comme les marocains sont de grands consommateurs de poissons frais. La production espagnole est évaluée en 2003 à 1.25 millions de tonne dont 930 000 tonnes provenaient de la pêche et 315 000 tonnes de l'aquiculture. Mais cette production ne couvre que 65% de la demande du marché intérieur. Les Espagnols doivent donc importer 35% pour couvrir leurs besoins.
Selon le département de pêche de la FAO, La consommation moyenne de poisson est de 15,1 kg/an/hab dans les pays de la méditerranée (13 kg/an/hab au niveau mondial), mais celle de l'Espagne dépasse largement tous les autres pays: près de 40kg/an/hab. suivie par la France 27kg/an/hab. avec et la Grèce 24 kg/an/hab. La consommation du Maroc demeure à un niveau inférieur à celui de la moyenne régionale, soit près de 7 kg/an/hab.
Ainsi pour assurer de tels niveaux de consommation par habitant, les espagnols consacrent plus de 15% de leurs dépenses alimentaires à l'achat de poissons frais et 90% de produits de pêche espagnole sont destinées à la consommation.
- La plus subventionnée
Dans le cadre du marché commun de la pêche, l'Espagne bénéficie de subventions généreuses à la hauteur de sa flotte.
Ces financements sont alloués principalement par le moyen de l'IFOP (Instrument financier d'orientation de la pêche), le plus récent des fonds structurels de l'UE, et couvrent l'ensemble de la filière "pêche" en Espagne: de la modernisation de la flotte aux équipements portuaires, de l'aquaculture aux industries de transformation et de commercialisation des produits.
Conséquences pour le Maroc
Nous avons d'un coté une flotte industrielle européenne caractérisée par une grande mobilité, une forte demande du marché, des équipements de pêche et de navigation très sophistiqués et une capacité financière considérable… . Toutes ces caractéristiques se traduisent par une forte capacité de capture.
De l'autre coté, il y a le secteur pêche marocain composé principalement d'une flottille artisanale.
Cependant, en dépit de son caractère artisanal, la pêche marocaine emploie plus de 450 000 salariés directs et indirects, et fait vivre plus de 2,5 millions de personnes avec une production globale de 896 000 tonnes. La flotte côtière ou artisanale fournit plus de 85% de ce volume avec plus de 2500 petits navires.
Par conséquent et compte tenu de la réputation des pêcheurs espagnols, la pêche artisanale marocaine pourrait s'attendre à des années difficiles.
Les conséquences économiques et sociales seront dramatiques pour le secteur et des millions de marocains seront touchés directement ou indirectement par les effets de cet accord. Selon l'ancien ministre de la Pêche, Thami Khyari, le Maroc a perdu depuis le premier accord de pêche en 1988 plus de 35 milliards de dirhams et plus de 60 mille emplois et a causé la dégradation des ressources halieutiques marocaines. Il ne faudrait pas se leurrer sur le nombre limité de licences octroyées. Le nombre de licences de pêche n'est pas significatif en soit, la technologie et les méthodes de pêche sont plus déterminantes aujourd'hui.
Contrôle des quotas et des zones de pêche
Le moyen le plus efficace pour contrôler le respect des quotas est de contraindre les pécheurs étrangers à débarquer leurs prises dans les ports marocains ce qui aurait aussi contribué à maintenir l'emploi dans le secteur. Or ce n'est pas le cas dans l' accord actuel. Les autorités européennes parlent de débarquement par radio. Ainsi la notification de débarquement étant interprétée comme un débarquement effectué. ! Il s'agit d'un débarquement virtuel, imaginaire, sur lequel le Maroc n'a aucun contrôle et aucune emprise. Dès lors comment évaluer les quotas pour chaque espèce, pour chaque navire et pour chacun des pays?
La même question se pose au niveau des zones de pêche, l'accord offre quelques précisions à ce sujet mais les abus sont possibles. En effet, pour pouvoir surveiller les zones de pêche autorisées, le Maroc devrait investir une part importante de la contribution européenne dans un couteux système de suivi des navires par satellite et mobiliser des ressources humaines pour cette mission. Les pêcheurs et en particulier les pêcheurs espagnols ont la réputation de ne pas respecter ni les quotas attribués, ni le nombre de navires autorisés ni les zones de pêche déterminées dans un protocole de pèche.
En fait, étant donnée la situation économique et sociale du Maroc, non seulement cet accord n'a aucune incidence positive sur l'économie marocaine mais aussi c'est un accord qui n'a aucune raison d'être. Le Maroc est capable d'exploiter lui-même ses richesses halieutiques, créer de la valeur ajoutée qui lui permettrait de lutter contre le chômage structurel et contre la pauvreté tout en assurant l'approvisionnement du consommateur européen.
Une pêche durable pour un approvisionnement durable
L'UE versera au Maroc une contribution financière de 36 millions d'euros par an. Il s'agit bien d'une contribution et non d'une compensation car ce montant ne correspond même pas à la valeur commerciale d'une année de pêche dans les eaux marocaines. l'UE considère que "cette contribution sera justifiée par l'intérêt mutuel des deux parties à investir dans une politique de pêche durable et non plus uniquement comme paiement des droits d'accès aux zones de pêche. La contribution financière de l'Union européenne doit être considérée comme un investissement pour l'amélioration de pratiques de pêche responsables et rationnelles."
En réalité, le montant de 36 millions d'euros accordé au Maroc est équivalent à la valeur commerciale de près de 20 000 tonnes de poissons, crustacés et autres mollusques!. Aucune comparaison possible avec la valeur commerciale des prises des 119 navires pendants 4 ans auxquels il faut ajouter 60 000 tonnes pour 18 autres navires pour la pêche pélagique industrielle.
Si les pays de l'UE désirent réellement investir dans une politique de pêche durable, rien n'empêche l'Espagne ou tout autre membre de l'UE d'investir au Maroc dans des unités de pêche et de transformation ou de créer des partenariats avec les opérateurs marocains. C'est là ou réside le véritable partenariat entre l'UE et les pays tiers comme le Maroc.
Un partenariat gagnant-gagnant qui permet à un pays en voie de développement comme le Maroc de moderniser le secteur de la pêche, d'accroitre le nombre pêcheurs, de créer des emplois en multipliant les unités de transformation, de conditionnement, de transport et de la commercialisation de la production à destination du marché européen.
L'Europe et surtout l'Espagne bénéficiera d'un approvisionnement durable sans les contraintes des accords bilatéraux. La création de centaines de milliers d'emplois au Maroc se traduira par une réductions des flux de candidats à l'immigration à destination de l'Espagne et de l'UE.
L'accord de pêche entre le Maroc et l'UE est une perte sèche pour le Maroc et un gain net pour l'Europe. On peut penser que par cet accord, le Maroc espère tirer certains avantages purement politiques. Ce qui n'est pas nécessairement acquis.
On pourrait s'attendre dans les prochaines années à une diminution drastique des stocks halieutiques marocains suite à la surexploitation et à des dizaines de milliers de pertes d'emploi directs et indirects, qui vont renforcer les masses de candidats à l'immigration.
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