Mémoire vivante du Rif
Il y a quarante quatre ans, le 6 février 1963, disparaissait, à l'âge de 81 ans, Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi figure emblématique de la lutte pour l'indépendance du Maroc. Exilé à l'île de la Réunion par les forces coloniales après sa défaite en 1926, il y fut interné 21 ans durant avant de se réfugier en 1947 au Caire à l'occasion de son transfert vers l'Europe. C'est dans la capitale égyptienne, où il présida le bureau du Maghreb arabe, qu'il demeura jusqu'à son dernier souffle et où il fut enterré, loin de sa terre natale.
Si, malgré sa victoire militaire, il est vrai chèrement payée, le parti colonial n'a pu anéantir les aspirations légitimes du peuple marocain, le silence de l'historiographie officielle a réussi le tour de force de faire d'Abdelkrim un inconnu dans son propre pays, sauf dans le Rif et dans les foyers de la diaspora rifaine où, revers de la médaille, les récits transmis de père en fils ont contribué, par réaction, à sacraliser une légende.
Celle-ci, dépouillée de son contexte national, n'aura bientôt plus grand-chose à voir avec la lutte menée dans les autres parties du territoire du royaume.
Etait-ce vraiment là l'objectif recherché ?
Un début de siècle mouvementé
Le début du XXe siècle est marqué par la tenue, en 1906, de la Conférence d'Algésiras, la signature du Protectorat en 1912, le déclenchement de la guerre 1914-1918, puis celle du Rif en 1921, et entre les deux la Révolution d'Octobre. Ce pur hasard du calendrier sera mis à profit par la droite européenne, devenue paranoïaque, pour voir dorénavant la main du Bolchevisme derrière tout soulèvement des peuples coloniaux. D'autant que l'épopée rifaine allait faire des émules qui devaient bientôt changer littéralement la face du monde.
Car, sous la conduite d'Abdelkrim, le soulèvement des ruraux, tranchant avec les jacqueries cycliques provoquées par la famine, se mue très vite en véritable révolution sociale. Cette révolution bouleversera les structures archaïques d'une société tribale minée par les guerres fratricides entre clans, que la politique coloniale attisait opportunément pour asseoir progressivement son autorité rampante sur tout le territoire concédé par le Protectorat.
Germain Ayache s'interrogeait de savoir " Par quel miracle alors, cette menue société acéphale, plongée dans ce désordre invétéré, dans cette atavique anarchie, s'était-elle d'un seul coup, muée en un modèle d'union, de discipline et de puissance, quand en toute logique, elle était condamnée à passer sous le joug, sinon à se détruire elle-même ?" (La guerre du Rif, éditions L'Harmattan).
La réponse est qu'il ne s'agissait pas d'une simple guerre coloniale mais d'une nouvelle forme de la lutte libératrice du XXe siècle qui allait s'inscrire dans une perspective historique inédite fondée sur l'alliance des mouvements de libération nationale avec la classe ouvrière des pays industrialisés. Pressentant la nouvelle donne internationale, Abdelkrim a su, effectivement, dépêcher des émissaires en Europe pour expliquer la portée de la révolution rifaine présentée alors par la droite comme l'¦uvre de hordes sauvages animées par le fanatisme religieux, et attirées par la mise à sac de l'¦uvre civilisatrice de "pacification" et le pillage.
La contre-offensive rifaine menée sur le terrain même de ses adversaires fut couronnée de succès comme en témoignent les appels lancés aux soldats français et espagnols par plusieurs partis communistes européens dont le PCF les invitant à "défendre la cause des Marocains qui est également la vôtre (Š) et à fraterniser avec les populations opprimées du Maroc."
Les organisations syndicales ou politiques de l'époque n'ont perçu dans l'épopée rifaine aucun signe attestant de son caractère prétendument religieux, comme le remake que certains veulent aujourd'hui nous resservir sous le concept de "guerre de civilisations". Car, il y a un abîme entre les proclamations guerrières et haineuses contre le monde occidental que l'on entend aujourd'hui, avec plus d'insistance depuis l'invasion américaine de l'Irak et les adresses sereines et civilisées du grand chef rifain en direction de l'Espagne et du reste du monde.
Les premiers intégristes
Dans sa lettre " Aux nations civilisées ", datée du 6 septembre 1922, Abdelkrim leur demandera "d'agir pour le bien-être de l'humanité entière indépendamment de toute religion ou de toute croyance. Il est temps que l'Europe, qui a proclamé au XXe siècle sa volonté de défendre la civilisation et d'élever l'humanité fasse passer ces nobles principes du domaine de la théorie à celui de la pratique." Un discours progressiste d'une grande acuité qui peut légitimement être adressé aujourd'hui à l'unilatéralisme américain.
Tout en dénonçant le risque de génocide des peuples coloniaux, il déniera aux occupants la qualité de "civilisés ou de réformateurs par le simple fait de porter le nom d'Européens" tout en précisant bien à chaque fois et avec insistance que nul "ne s'oppose à la civilisation moderne, aux projets de réforme ou aux échanges commerciaux avec l'Europe".
Même s'il lui arrive de se référer parfois à l'Islam, il ne désignera jamais les Espagnols, les Français ou les Européens comme Chrétiens, bien qu'à l'époque la confusion fût fréquente. "Ce que bien sûr, n'eût pas manqué de faire un homme prisonnier du passé" comme le rappelle judicieusement Germain Ayache (La Guerre du Rif, page 249), "Bien au contraire, confirme-t-il, l'Europe "civilisée" est le modèle que la renaissance propose à son émulation."
Tout en maintenant sa position de principe inébranlable, à savoir le refus total du Protectorat comme le confirme tous ses écrits de l'époque (lire à cet égard la lettre ci-contre de Si Mohamed Azerkane, délégué aux affaires étrangères de Abdelkrim au secrétaire général du Haut Commissariat du Protectorat en zone Nord), l'appel à la coopération avec l'Europe revient toujours comme un leitmotiv.
Dans le contexte géopolitique de l'époque avec notamment la lutte en Libye des partisans de Omar Mokhtar contre l'occupation italienne, en Irak contre les Britanniques, et l'utilisation déjà à l'époque d'armes de destruction massive, Abdelkrim avertit les nations européennes que si elles ne donnent pas suite aux revendications légitimes des peuples concernés, alors "il sera clair que l'Europe ne cherche qu'à lutter contre tout le monde Musulman avec n'importe quelles armes et par n'importe quel moyen."
Ce discours rationnel et profondément humaniste contrastera avec les propos belliqueux entendus dans la bouche du Roi Alphonse XIII au Vatican en novembre 1923 (G.A. idem) "proposant au Pape son épée pour une nouvelle croisade contre les infidèles". (La résonance de ce discours avait de quoi rendre républicaines les oreilles les plus sourdes !).
De même qu'il contrastera avec la harangue du Président Painlevé à l'adresse du Sénat "évoquant "la barbarie" de (ceux) qui diffèrent de nous par la couleur de la peau et qui ayant tout à apprendre de l'Europe, n'en menacent pas moins "la civilisation européenne" (Idem)
Cette idéologie sera reprise par ceux qui, aujourd'hui, veulent faire croire que "les Musulmans ont du mal à vivre en paix avec leurs voisins" après avoir justifié dans le passé les guerres coloniales et manifestent aujourd'hui une totale indifférence aux souffrances des peuples du Moyen Orient, à commencer par celle du peuple palestinien.
Indépendance et République
Le mot d'ordre d'indépendance doit être compris tout d'abord comme le refus du Protectorat, la résistance rifaine ne pouvant tout de même pas demander le rattachement de la zone Nord à celle du Protectorat français ! Le Makhzen central qui avait perdu toute initiative politique depuis l'instauration du Protectorat connaissait, avec les conditions mystérieuses ayant entouré l'abdication du sultan Moulay Hafid, une crise de crédibilité dont tous les ressorts n'étaient pas clairement identifiés. L'opacité du contexte politique, l'inexistence d'une expression publique pour tenir la population informée, et surtout le manque de soutien de la résistance rifaine de la part des tribus au sud de l'Ouergha, expliquent certainement le sentiment d'isolement des Rifains au niveau national. Qu'ils le voulaient ou non, les partisans d'Abdelkrim étaient donc contraints de rechercher leurs appuis en Europe, c'est à dire là où la propagande de la droite au pouvoir voulait les faire passer pour ce qu'ils n'étaient pas. (De vulgaires brigands !)
La résistance rifaine ne pouvait dès lors s'adresser à l'opinion démocratique et aux Etats européens sans se présenter sous un jour favorable pour mettre en pièces les accusations gratuites des milieux réactionnaires. Ses interlocuteurs devaient savoir qu'ils n'avaient pas affaire à une "bande incontrôlée" mais à une autorité investie de la légitimité populaire. Dans son livre "España y el Rif", l'historienne Maria Rosa de Madariaga rappelle que " la plupart des spécialistes des questions coloniales soutiennent que l'utilisation du terme "République" ciblait les puissances européennes, en particulier la France, avec l'intention d'influencer les milieux occidentaux pour qui ce système politique n'était pas un vain mot mais qu'il portait en lui les principes démocratiques d'une légitimité populaire". (Page 560).
C'est ce que dit explicitement Si Mohamed Azerkane dont le document ci-contre : "Le gouvernement Rifain, édifié sur des bases modernes et une constitution civile, se considère comme indépendant au point de vue politique et économique et nourrit l'espoir de vivre libre comme i1 a vécu pendant des sièc1es et comme vivent tous les peuples." (Imazighen)
Si David Hart a pu relever que "chez les Rifains, le mot "Ripublik" désigne l'état d'anarchie tribale (dans lequel était profondément plongé le pays)", Germain Ayache précise (Etudes d'histoire marocaine p.207) que " la rubrique Ripublik résume la plus grande partie de l'histoire sociale du Rif", sans doute depuis le XIe siècle. La république diplomatique et la Ripublik sociale en tant que forme d'organisation de l'anarchie tribale sont deux concepts qui ne recouvrent pas forcément la même signification dans la réalité rifaine des années vingt (1920).
Charles André julien dans "Le Maroc face aux impérialismes" (p.123) citant Rivet (in Abdelkrim p.59) rapporte d'ailleurs des propos édifiants tenus par Abdelkrim lors d'une interview américaine : "Le terme de République rifaine est une grande erreur de nom : nous n'aurons jamais une république et nous n'avons jamais envisagé d'en avoir une. C'est le nom que nous employons pour désigner de petits groupes locaux, plus petits encore que les tribus, exactement comme pour les Juntas espagnoles" Voila donc un homme politique hors du commun pour son époque, pionnier de la modernité dont devrait s'inspirer toute démarche de reconstruction d'une société démocratique, à qui l'on ne peut raisonnablement pas reprocher a posteriori d'avoir osé sortir son peuple, sans l'assentiment du Makhzen central, d'un système tribal qui le menaçait dans sa survie.
Certes, Abdelkrim a bien refusé en 1956 de fouler à nouveau le sol de son pays natal tant que le dernier soldat étranger n'aura pas quitté le territoire national. Mais ce refus sera à l'évidence légitimé après la répression sanglante du soulèvement du Rif de 1958-1959, menée sur le terrain précisément par deux officiers généraux fraîchement débarqués des deux armées coloniales qui l'avaient effectivement combattu. A présent que le Maroc a rompu avec les pratiques répressives du passé, le temps n'est-il pas venu de rendre justice à Mohamed Ben Abdelkrim Khattabi, le pionnier de la lutte pour l'indépendance, en lui restituant la place d'honneur qui lui revient, non pas dans la mémoire des Rifains qu'il n'a d'ailleurs jamais quitté, mais dans celle de tous leurs concitoyens. Quand il s'agit de réparer une erreur, mieux vaut le faire tardivement que jamais.
Par Mourad Akalay
Al Bayan