Extraits du livre : Quand le Maroc sera islamiste,
de Nicolas Beau (Canard enchaîné), Cahterine Graciet (Le Journal Hebdo)décembre 2006
À en croire une note blanche du ministère français de la Défense, non datée mais probablement rédigée vers la fin 2002, les relations entre Aznar et Mohammed VI ont pris une tournure détestable dès l'accession de ce dernier au trône, en 1999. Aznar a en effet été le premier homme d'État à rendre visite au jeune souverain et " aurait ouvert l'audience en faisant une offrande au Maroc […] sous forme d'un chèque de 50 millions de dollars pour aider le royaume à surmonter cette période difficile ". Chèque qu'aurait refusé Mohammed VI, préférant que " l'Espagne assiste le Maroc en respectant ses positions ". Lors d'une seconde rencontre, le général El-Harchi, à l'époque patron des renseignements extérieurs, aurait vu Mohammed VI sortir " d'une réunion avec Aznar au Palais royal de Rabat en colère et dans tous ses états ", promettant " devant quelques conseillers de venger la dignité et l'amour-propre du royaume ".
Entre ces deux-là, le divorce a été vite consommé. Selon la note blanche du ministère français de la Défense, José Maria Aznar juge que le Maroc doit " payer cher sa décision de ne pas reconduire l'accord de pêche, de tenter d'occuper l'île de Persil et de faire pression sur l'Espagne en lui envoyant des milliers d'immigrés clandestins ". Il accuse aussi le royaume " de jouer la carte de la drogue pour déstabiliser son pouvoir ". Côté reproches, le Maroc n'est pas en reste. Dans les allées du pouvoir à Rabat, on recense ce qu'on interprète comme des tentatives de déstabilisation du trône alaouite : étalage des passades amoureuses de la famille royale dans les magazines " people " espagnols, soutien aux gros bonnets de la drogue du Rif traditionnellement anti-monarchie pour décrédibiliser le royaume auprès de l'Union européenne…
On pointe même du doigt les services espagnols, soupçonnés de pousser les Berbères à faire pression " sur le jeune roi en menaçant de se révolter au cas où il ne répondrait pas à leurs revendications ethniques ". Toujours selon cette note décidément instructive, Mohammed VI aurait alors mis en place avec la France une stratégie destinée à punir l'arrogante Espagne. Le jeune roi aurait donné des " consignes fermes " pour écarter les entreprises espagnoles des gros marchés et des appels d'offres au profit des sociétés françaises et américaines. C'est ainsi que le groupe Union Fenossa aurait été écarté " au dernier moment " de l'appel d'offres pour la gestion déléguée de l'eau, de l'électricité et de l'assainissement de Tanger-Tétouan, confiée au groupe français Vivendi. Dans la foulée, Rabat a annulé des commandes d'achats de chars et d'équipements militaires espagnols, en prétextant des " difficultés financières ".
Pour les remplacer, Mohammed VI a dépêché alors à Washington son chef de l'armée de l'Air. Formé aux États-Unis, ce dernier entretenait de bonnes relations avec ses homologues du Pentagone. Ses " confrères " lui signaleront toutefois que l'Espagne étant une alliée à l'OTAN, ils ne pouvaient permettre d'approvisionner le Maroc en armements susceptibles d'être utilisés contre celle-ci. Mais les Russes n'ont pas ce genre de contraintes…
" C'est dans ce cadre qu'il faut expliquer la visite de Mohammed VI en Russie , […] pour acheter l'équipement annulé avec l'Espagne et pour neutraliser la Russie dans l'affaire du Sahara ", concluait la note du ministère français de la Défense.