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Abdelkrim aspirait à une indépendance totale et sans faille
40 ans après sa mort, aura-t-il un jour une tombe dans son pays?

INTERVIEW

Pour Ali Idrissi, l'IER n'est pas en mesure de se pencher sur l'affaire d'Abdelkrim El Khattabi. Cela, dit-il, ne relève pas de ses compétences. L'Homme n'était pas un opposant au régime durant la période entre 1956/99.

En tant que membre du Groupe de recherche d'Abdelkrim Khattabi, que signifie pour vous la date du 6 février ?
Vous voulez peut-être dire que peu de gens au Maroc connaissent la signification de la date du 6 février qui coïncide avec le jour de la mort de l'émir Abdelkrim El Khattabi. Il y a lieu de signaler que plusieurs autres dates sont omises de la mémoire collective marocaine. Qui connaît les dates relatives à de grands noms de la résistance comme El Hiba, Zayani, Mohand Cherif Ameziane et d'autres? Combien sont ceux qui connaissent ce que veulent dire les dates du 2 octobre ou 2 mars ? Pour ce qui nous concerne au Groupe de recherche "Mohamed Abdelkrim El Khattabi", nous essayons, aux côtés d'autres chercheurs, de lever le blocus dont souffre la mémoire nationale, toute la mémoire nationale. Nous sommes certains que les peuples qui sont sélectifs en matière d'écriture de leur histoire vivent constamment dans la grande déception, dans la mesure où leur avenir reste confus et ambigu.

Comment procéder donc pour rétablir un droit certain ?
Nous sommes conscients que la question n'est pas du tout simple, notamment en présence d'un cumul de la culture de l'exclusion qu'a vécu le Maroc indépendant.
Mais, notre devoir moral nous impose à ne pas se soumettre à cette culture et respecter ceux qui ont contribué à l'édification de cette patrie, afin de protéger ce legs contre des trous de mémoire.

Quarante quatre ans après la mort d'Abdelkrim El Khattabi en Egypte, quelle portée peut-on attribuer à la commémoration de cette date ?
Certains éléments sont déjà fournis dans la réponse précédente. Il suffit de savoir qu'après plus de 50 ans d'indépendance et 44 ans de la mort d'Abdelkrim, ce symbole demeure encore loin de sa patrie à laquelle il a sacrifié sa liberté et sa vie. La célébration par certaines associations de cette commémoration est une reconnaissance renouvelée des sacrifices de ce héros national et ses semblables pour la dignité nationale. Ceci est en même temps un cri de protestation contre le fait que sa dépouille reste loin de sa patrie.

L'on dit qu'il avait décidé de revenir au Maroc, si la mort ne l'avait pas surpris ?
Tout ce dont nous disposons en terme d'informations indique qu'il ne rêvait que de voir son pays ainsi que les pays Afrique du Nord libres et totalement indépendants et qu'il regagne sa patrie pour jouir des fruits de sa lutte et celle de ses camarades. Mais, la manière avec laquelle le recouvrement de la souveraineté s'est déroulé n'était pas pour lui plaire, dans la mesure où il y voyait une cession de certaines parties du pays. Accepter, selon lui, une semi-indépendance au Nord ou au Sud signifie que les générations futures allaient hériter des problèmes et des risques évitables à l'aube de l'indépendance. Au lieu de l'écouter, les personnes d'influence ont fabriqué des histoires transcrites dans des rapports adressés au Sultan My Youssef et partant, ils se sont surtout penchés sur les méthodes qui, leur permettront de remplacer le colonisateur au niveau du pouvoir, mais aussi au niveau de ses privilèges. C'est comme cela qu'on a tourné le dos aux luttes du peuple marocain.
Il a donc préféré rester au Caire.

Oui, pour ne pas déranger. Les rapports des nouveaux politiques de l'époque, qui n'appréciaient pas son retour, le disaient contre la monarchie et qu'il constituait une menace pour la sécurité de l'Etat. Il a ainsi préféré rester loin, en dépit de son rêve. Son intuition était juste, puisque après le retour de son frère Si Mhamed, personne n'était à son accueil. Il est resté confiné à l'hôtel Hassan de Rabat pour rendre l'âme quelques mois après.

Aura-t-il un jour une tombe dans son pays ?
L'idée, n'est pas d'avoir une tombe, mais elle réside dans la position politique de principe vis-à-vis de nos figures emblématiques. Il est temps pour l'Etat indépendant de se rattraper comme il l'a fait pour d'autres questions, pour réhabiliter plusieurs grandes figures du pays.

A qui incombe la responsabilité d'une telle situation ?
Cela reste une responsabilité de l'Etat marocain devant l'histoire et les générations futures, mais nous espérons que les idéaux de la patrie se hissent par rapport aux calculs politiciens.

Quelles sont, à votre avis, les contraintes alors que l'IER a déjà accompli sa mission ?
Pour nous, la responsabilité de l'Etat, initiative et exécution, est manifeste et nous ne savons pas jusqu'à maintenant ce qui a été débattu au sein de l'ancienne Instance Equité et réconciliation (IER), dans la mesure où les recommandations manquent de toute indication afférente. D'autre part, le Haut commissariat aux anciens résistants avait évoqué l'idée du transfert de la dépouille d'Abdelkrim avant 2005, mais en vain. A-t-on exercé des pressions ? Seules ces instances peuvent le dire.

L'IER a-t-elle été équitable envers le cas Abdelkrim Khattabi ?
Je ne sais pourquoi vous mêlez l'IER dans l'affaire d'Abdelkrim, alors qu'il n'était pas un opposant au régime durant la période entre 1956 et 99, date couverte par l'Instance. Ceux qui procèdent de la sorte ont tord et ne savent pas qu'Abdelkrim est une figure emblématique et un héros historique qui n'avait aucun problème avec l'Etat marocain.

Il avait certes des opinions sur la manière dont l'indépendance a été recouvré, mais son seul problème était avec le colonisateur. Il était également contre l'absence de démocratie et de justice pour lesquelles les Marocains ont lutté contre l'occupation. Par conséquent, nous pensons que si l'IER estime que son action englobe l'affaire d'Abdelkrim, elle doit expliquer les causes de son échec à l'opinion publique nationale et internationale.
Pour ce qui nous concerne au sein du Groupe de recherche Abdelkrim El Khattabi, nous sommes convaincus que l'affaire de l'émir El Khattabi est une responsabilité exclusive de l'Etat sans plus.

Que reste-t-il de l'esprit de ce symbole mondial de la résistance face au colonialisme ?
La pensée d'Abdelkrim est encore ignorée. Dans la majorité des écrits ayant porté sur son expérience, on s'est davantage penché sur le volet guerrier. L'on oublie que lesguerres de résistance de ce résistant ne peuvent être qu'une résultante intellectuelle à dimensions claires et à tendance morale.
Nous croyons que le respect des chefs des mouvements de libération dans le monde est issu de leur conception que l'homme n'était pas un simple guerrier mais aussi dépositaire d'un projet de société que nous devons émerger.

Est-on arrivé à rassembler toutes les études et recherches faites sur l'Homme, l'époque et ses projets ?
Vous nous posez la question sur la collecte des recherches relatives à Abdelkerim, mais vous oubliez de nous dire où on va les mettre. Je ne sais pas si les Marocains savent qu'en Espagne, plusieurs pavillons de musées ont été consacrés à Abdelkrim et à l'époque qu'il représente, alors que chez nous il n'y a ni musée, ni pavillon réservé à ce héros national. A-t-on le droit après tout d'avancer que nous sommes les meilleurs en matière de diffusion de la culture de l'oubli et de destruction de la mémoire nationale ?

Pour rappel, à elle seule, l'Espagne a réalisé 800 études et recherches sur Abdelkrim, son époque et ses ramifications, les Français ont écrit 400 livres, articles et études sur l'homme, alors qu'en langue anglaise, 300 études, articles et livres sont allés dans le même sens. Les Latino-américains, les Asiatiques ont fait de même, mais combien avons-nous écrit, nous les Marocains ?

Certains remarquent une certaine léthargie au sein de l'institution Abdelkrim Khattabi ?
Je ne sais pas vraiment si l'institution existait réellement pour qu'on puisse parler de léthargie. De toutes les façons, c'est une question à poser aux parties concernées. Nous au sein du Groupe de recherche, nous ne faisons pas partie de cette institution.
En rapport avec l'époque coloniale, l'Espagne n'a-t-elle pas une dette envers cette région et qu'elle doit remettre aux populations ?
Qui est en droit de revendiquer cette dette ou demander une excuse si l'Etat se montre nonchalant envers ce sujet ou hostile même ?

Il ne suffit pas d'avoir un droit, encore faut-il que ton responsable le reconnaisse et te considère comme assez mûr pour le mériter.

Propos Recueillis Par N.z,
Libération
Février 2007